WALRAS (L.)

WALRAS (L.)
WALRAS (L.)

Fondateur de l’école de Lausanne et auteur des Éléments d’économie politique pure , Léon Walras occupe dans l’histoire de la pensée économique une place comparable, selon Schumpeter, à celle que le Tableau économique et les Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses ont respectivement value à François Quesnay et à Antoine A. Cournot. Si sa vie a été profondément affectée par l’hostilité que l’introduction des mathématiques en économie politique a rencontrée en France au siècle dernier chez les tenants de l’orthodoxie économique et par la méfiance que n’ont pas manqué de susciter dans les mêmes milieux les vues généreuses qui lui ont inspiré ses Études d’économie appliquée et ses Études d’économie sociale , c’est avec le sentiment d’accomplir une véritable révolution que Walras a poursuivi une œuvre dont l’influence s’est révélée à tous égards décisive.

L’héritage d’Auguste Walras et de Cournot

Dans la Notice autobiographique qu’il a commencé à rédiger en 1893 et qu’il a achevée en 1904, ainsi que dans plusieurs lettres (Correspondance générale ), Léon Walras a rappelé le rôle primordial qu’ont joué dans le développement de sa pensée, d’une part, l’œuvre d’Antoine Augustin Cournot et, d’autre part, celle de son père, l’économiste et philosophe Auguste Walras. Cette double influence est perceptible dans la formation de la théorie walrassienne de la valeur et des prix, c’est-à-dire dans sa théorie de l’échange, et deux articles publiés vers la fin de sa vie («Cournot et l’économie mathématique», 1905; «Un initiateur en économie politique, A. A. Walras», 1908) viennent encore la souligner. C’est à dix-neuf ans que Walras, né à Évreux, lut les Recherches de Cournot –, qui avait été lui-même le condisciple d’Auguste Walras à l’École normale –, et qu’il se «plu[t] à rechercher les origines de la géométrie analytique du calcul infinitésimal et de la mécanique analytique dans les ouvrages de Descartes, de Newton et de Lagrange». Mais il ne renonça qu’en 1858 à la littérature et à la critique d’art vers lesquelles, sans goût pour le métier d’ingénieur, il s’était tourné après un échec à Polytechnique et un bref passage à l’École des mines, pour se consacrer définitivement à la continuation de l’œuvre économique et sociale de son père. Ce dernier n’attira pas seulement son attention sur l’intérêt qu’il y aurait à appliquer systématiquement les mathématiques à l’économie politique: de son père, Walras a également reçu l’explication de la valeur d’échange par la rareté telle qu’elle est exposée dans les deux ouvrages De la nature de la richesse et de l’origine de la valeur (1831) et Théorie de la richesse sociale (1848), ainsi que la distinction entre économie politique pure, économie politique appliquée et économie sociale, qui rend compte de ses intérêts successifs et des grandes divisions de son œuvre. Enfin, les idées d’Auguste Walras sur la propriété, l’impôt, la justice sociale ont beaucoup influencé Walras au début de sa carrière scientifique comme en témoignent sa Réfutation des doctrines économiques de P. J. Proudhon (1860), son mémoire De l’impôt dans le canton de Vaud (1860), puis sa participation au Congrès international de l’impôt, à Lausanne, son intérêt pour les associations coopératives, ses publications dans le journal Le Travail qu’il anima avec Léon Say, et les leçons publiques qu’il prononça à Paris, en 1867-1868, sur la Recherche de l’idéal social.

Il est d’usage de distinguer les recherches d’économie appliquée que Walras poursuivit de 1860 à 1870, période au terme de laquelle, n’obtenant pas en France de situation stable, il résolut de s’exiler, de celles qu’il entreprit en économie pure à partir de son installation dans la chaire d’économie politique de l’université de Lausanne. Cependant, il convient de remarquer que l’importance qu’il attacha aux premières n’est pas seulement attestée par le fait qu’il les reprit, après qu’il eut renoncé en 1892 à son enseignement, et les poursuivit jusqu’à sa mort, survenue à Clarens; toute sa vie, il a visé l’établissement d’un «socialisme vraiment scientifique», dont il rappela une dernière fois les conditions de réalisation à l’occasion de son jubilé scientifique, en 1909; sa vie durant, il a voulu élaborer un système moral fondé sur une conciliation du spiritualisme et du matérialisme où l’on reconnaît l’influence d’un de ses livres de prédilection, La Métaphysique et la science , d’Étienne Vacherot. On ne peut donc pas dissocier l’économie pure de Walras, par exemple sa théorie monétaire et sa conception des «encaisses désirées» dont on a souligné la portée contemporaine, de sa pensée politique et sociale, des «principes de philosophie morale» sur lesquels il entendait, dès 1868, «faire reposer tout son système d’organisation de la société économique». D’autre part, «l’idée de créer l’économie mathématique» ne cessa de l’occuper, ainsi qu’il l’écrit dans sa Notice. Après son premier ouvrage de 1860 à propos duquel son père lui écrivit: «Place-toi et maintiens-toi toujours sur le terrain scientifique», Walras, qui aspirait à démontrer mathématiquement les faits qu’il avançait, eut «l’intuition d’une économie politique pure et appliquée à créer dans la forme mathématique». A S. Jevons (lettre du 23 mai 1874), comme trente ans plus tard à E. Borel (lettre du 28 janv. 1906), il précisera comment il est parvenu à esquisser dans ses grandes lignes l’économie politique mathématique: en faisant l’application, à laquelle il avait songé «dès le début de [sa] carrière d’économiste», du calcul des fonctions indiqué par Cournot en 1838 à la théorie de la valeur d’échange exposée par son père en 1831 et 1848. L’ouvrage fondamental de Walras, les Éléments d’économie politique pure (réunion de mémoires publiés à partir de 1873), qui parut en 1874 et 1877 et qui s’enrichit au cours des éditions suivantes jusqu’à l’édition définitive (1900) précédée d’une préface de l’auteur en tout point capitale, est directement issu de cette application.

Théorie de l’échange et conception de l’équilibre général

Pour Walras, qui en a proposé plusieurs définitions, l’économie politique pure «est essentiellement la théorie de la détermination des prix sous un régime hypothétique de libre concurrence absolue». Elle est, par là même, «la théorie de la richesse sociale qui rassemble toutes les choses, matérielles ou immatérielles, qui sont susceptibles d’avoir un prix parce qu’elles sont rares, c’est-à-dire à la fois utiles et limitées en quantité». Ainsi, prenant en considération les relations de choses à choses, elle se présentait comme l’étude des relations dans un milieu idéal, étant entendu toutefois que l’économie «pure-hypothèse» de la fin du XIXe siècle n’était pas l’économie «pure-nécessaire» des classiques. Dans ce schéma, les applications représentaient donc la réintroduction des données concrètes: l’économie appliquée s’intéressant aux relations d’hommes à choses, l’économie sociale aux relations d’individus à individus, l’une mettant l’accent sur les phénomènes de production, l’autre sur les phénomènes de répartition. À partir de cette délimitation qui sera chez Vilfredo Pareto associée à la méthode des approximations successives, Walras pouvait, en économie pure, supposer «un marché parfaitement organisé sous le rapport de la concurrence, comme, en mécanique pure, on suppose toujours des machines sans frottement»: ambition métaphoriquement illustrée de parvenir en sciences sociales à des énoncés d’une rigueur comparable à celle qui caractérise, en les distinguant, les propositions des sciences exactes. Mais, s’il est vrai que la théorie walrassienne des prix ne se comprend qu’en référence à l’analyse du rapport demande-prix, à la définition des prix de monopole, à la conception d’ensemble du système économique et surtout à la démarche méthodologique de Cournot, de la même manière que la théorie walrassienne de la valeur n’est intelligible dans sa genèse qu’en tenant compte de l’apport d’Auguste Walras, on peut s’interroger sur l’originalité de la forme mathématique de l’échange à laquelle s’identifie l’économie pure de Walras.

On se reportera à la huitième leçon («Courbes d’utilité ou de besoin. Théorème de l’utilité maxima des marchandises») des Éléments. Après avoir exposé que la courbe de demande d’une marchandise par un échangiste est fonction de son utilité, il y formule la loi de décroissance de l’utilité en fonction des quantités possédées: lorsque la quantité possédée augmente, les autres éléments restant inchangés, l’intensité du dernier besoin satisfait diminue. On reconnaît ici la théorie de l’utilité marginale qui fut pour la première fois exposée par Jevons, en 1871, dans sa Theory of Political Economy , mais aussi la «loi des plaisirs» énoncée en 1854 par Gossen, auquel Walras consacra un article en 1885 et dont il traduisit l’ouvrage essentiel Entwicklung der Gesetze des menschlichen Verkehrs. L’idée d’utilité marginale était donc combinée à la rareté qu’il alla jusqu’à définir comme l’intensité du dernier besoin satisfait, ce qui l’engagea dans une controverse avec F. Y. Edgeworth, lequel développa ses objections dans ses Mathematical Psychics (1881). Il apparaît alors que, solidaire du renversement de la conjoncture scientifique qui s’est opéré dans le domaine des sciences économiques vers 1870, l’ouvrage de Walras procède de ce courant de pensée qui, avec Jevons, Menger, Böhm-Bawerk, a visé à élaborer une nouvelle théorie psychologique de la valeur – théorie subjective fondée sur les désirs, les goûts des consommateurs, l’utilité marginale des choses et non plus leur utilité globale comme le voulait Condillac un siècle avant –, mais s’en sépare nettement par son objectif, qui est d’établir mathématiquement les conditions générales de l’équilibre économique. C’est sur ce point que son originalité éclate par rapport aux Recherches de Cournot, qui s’est plus spécialement intéressé aux cas du monopole et du duopole, sans que pour autant lui aient échappé les notions de concurrence (point de départ des Éléments ), de solidarité des marchés et d’interdépendance des phénomènes. Si Walras tient en effet de ce dernier l’idée de l’équation d’échange de deux marchandises, il précise dans sa Notice qu’il «avai[t] reconnu que la courbe de demande de Cournot qui donne la quantité demandée en fonction du prix, approximative dans le cas de l’échange de plusieurs marchandises, n’était rigoureuse que dans le cas de l’échange de deux marchandises». Se restreignant à ce cas, il déduisit d’abord de la courbe de demande de chaque marchandise la courbe d’offre de l’autre, les prix courants d’équilibre résultant de l’intersection des courbes d’offre et de demande, puis la courbe de demande elle-même des quantités possédées et des courbes d’utilité ou de besoin des deux marchandises. Il ne lui restait plus qu’à passer de la théorie de l’échange de deux marchandises à la théorie de l’échange d’un nombre quelconque de marchandises et de là aux théories de la production, de la capitalisation et de la monnaie: progressivement toute la théorie de l’équilibre économique se trouvait constituée.

Portée de l’œuvre de Walras

Bien que, de son aveu même, Walras ait peu pratiqué la différenciation et l’intégration, c’est en recourant, comme l’avait indiqué Cournot, aux relations fonctionnelles et à l’analyse, qui consiste «à assigner des relations déterminées entre des quantités dont les valeurs numériques et même les formes algébriques sont absolument inassignables» (Recherches ), qu’il parvint à faire passer dans le domaine de la mathématique élémentaire la théorie de l’équilibre ainsi débarrassée de «toute littérature vague». Aussi peut-on le considérer comme un des fondateurs de l’économie mathématique. Or, on a très fréquemment contesté, non seulement que les mathématiques lui aient été de quelque utilité, mais aussi qu’elles aient pu jouer un rôle quelconque dans la formation de sa conception de l’équilibre. On observera simplement que c’est dans les Éléments de statique de L. Poinsot, qu’il lut en 1853, et très précisément dans le chapitre II intitulé: «Des conditions d’équilibre exprimées par des équations», qu’il a trouvé (lettre du 23 mai 1901) l’idée d’un système d’équations définissant l’équilibre général. Quoi qu’il en soit, en affirmant que tous les phénomènes économiques se déterminent ensemble et réciproquement, Walras a déplacé l’axe de la science économique dont le but, dès lors, ne fut plus de rechercher les causes des phénomènes mais de déterminer les conditions de leur équilibre global.

Malgré les critiques qu’on a pu adresser à Walras, et dont la plupart portent sur le caractère statique de sa construction que ne suffit pas à dynamiser, comme il le pensait, la réintroduction du facteur «temps», c’est sa formulation mathématique des conditions de l’équilibre économique, l’apport le plus original de l’école de Lausanne, qui est au cœur des systèmes néo-classiques de Wicksell à Hicks. La notion de l’«interdépendance générale», dont l’originalité est manifeste par rapport à l’idée de solidarité des classiques, et celle, qui lui est intimement liée, des «tâtonnements successifs», qui peut être, selon L. H. Dupriez, toute la théorie des mouvements établissant la cohérence du système économique tendant vers l’équilibre sans le réaliser, ont encore une grande importance. En effet, c’est par le biais de ces notions que les schémas modernes de programmation, inaugurés par les modèles du type Léontief, ainsi que la théorie d’une zone d’équilibre réalisable dans les modèles de croissances non équilibrées construits par Hirschman et Jan Tinbergen se réfèrent encore à la conception walrassienne de l’équilibre, soit pour lui donner un contenu opérationnel, soit pour la «réobjectiviser» et l’intégrer à la théorie des marchés. C’est dire l’intérêt du principe de mutuelle dépendance qu’il revient à Pareto, le successeur de Walras à l’université de Lausanne, d’avoir étendu aux phénomènes sociaux.

Encyclopédie Universelle. 2012.

См. также в других словарях:

  • Walras —   [val ra], Marie Esprit Léon, schweizerischer Volkswirtschaftler, * Évreux (Frankreich) 16. 12. 1834, ✝ Clarens (heute zu Montreux) 5. 1. 1910; ursprünglich Literaturwissenschaftler; war 1871 92 Professor in Lausanne (sein Nachfolger war V.… …   Universal-Lexikon

  • Walras — kann bezeichnen: Antoine Auguste Walras (1801–1866) Léon Walras (1834–1910), einen französischen Wirtschaftswissenschaftler Diese Seite ist eine Begriffsklärung zur Unterscheidung mehrerer mit demselben Wort bezeichneter Begriffe …   Deutsch Wikipedia

  • Walras — Walras, Léon …   Enciclopedia Universal

  • Walras — (Léon) (1834 1910) économiste français; professeur à Lausanne. Sous l influence de Cournot, il appliqua les méthodes mathématiques aux sciences économiques: éléments d économie pure (1874 1877), la Théorie mathématique de la richesse sociale… …   Encyclopédie Universelle

  • Walras — Cette page d’homonymie répertorie les différents sujets et articles partageant un même nom. Walras: Auguste Walras, (1801 1866), professeur, économiste amateur, père de Léon Léon Walras, (1834 1910) économiste français majeur, père de l équilibre …   Wikipédia en Français

  • Walras — /vannl rddann /, n. (Marie Esprit) Léon /mann rddee e sprddee lay awonn /, 1834 1910, French economist. * * * …   Universalium

  • Walras — Marie Esprit Léon, 1834–1919, französischer Nationalökonom, lehrte – nach Tätigkeiten als Journalist, Eisenbahn und Bankangestellter – an der Universität Lausanne (1870–1892). W., ein herausragender Vertreter der mathematischen Schule,… …   Lexikon der Economics

  • Walras — /vannl rddann /, n. (Marie Esprit) Léon /mann rddee e sprddee lay awonn /, 1834 1910, French economist …   Useful english dictionary

  • Walras' law — Walras’ Law is a principle in general equilibrium theory asserting that when considering any particular market, if all other markets in an economy are in equilibrium, then that specific market must also be in equilibrium. Walras’ Law hinges on… …   Wikipedia

  • Walras, Léon — ▪ French Swiss economist in full  Marie Esprit Léon Walras  born December 16, 1834, Évreux, France died January 5, 1910, Clarens, near Montreux, Switzerland       French born economist whose work Éléments d économie politique pure (1874–77;… …   Universalium


Поделиться ссылкой на выделенное

Прямая ссылка:
Нажмите правой клавишей мыши и выберите «Копировать ссылку»